Missing N°3D



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Le Sampler et la table de montage ont permis aux compositeurs de multiplier les hybridations entre des musiques dites populaires, savantes, traditionnelles, manufacturées, mainstream, underground, virtuose, brutes autant que bruitistes… La musique fragmentée, sa hiérarchisation en sont devenues obsolètes: sans géographie, sans époque, sans contexte, tous les échantillons mémorisés par la machine, offrent une potentialité de métissage dans un nouvel espace.

Certains musiciens du festival, comme Francesco Cavaliere, revendiquent leur proximité avec le design sonore, soit par la citation d’éléments qui ressemblent à des sons d’environnements ou d’actions du joueur de jeux vidéo, soit de façon plus ironique, par la citation cette fois d’éléments standardisés de la diffusion sonore dans l’espace public ou privé (slogans publicitaires, sons de notifications, logiciels, MUSAK). Le festival met aussi à l’honneur des musiciens comme Bruno Spoerri et GS Sultan qui posent l’ordinateur comme joueur autonome: un système capable de se produire lui même, qui peut réagir à un environnement et ainsi générer des compositions aléatoires propres à la machine.

Le Missing Numéro est conçu comme un festival entièrement “input” dans lequel l’auditeur se branche, s’immerge et parcourt des espaces: nouvelles masses, nouvelles textures, multi-stabilité.

Il présentera enfin des lieux d’écoute, micro architectures éphémères dédiées à la diffusion musicale audiovisuelle (différée ou live), construites au cours d’une résidence en amont sur le lieu du festival, afin de prolonger symboliquement un vocabulaire sonore, si ce n’est le mettre en architecture. Il s’agit d’ancrer ces espaces “inconstructibles” voire utopiques, alors que le concert se consomme individuellement et à volonté en streaming, et que les concerts d’hologrammes affolent le public. Si la présence du musicien et l’expérience communautaire du concert évènement pourrait se déliter avec la possibilité d’un concert en réalité virtuelle, celui-ci repose les questions d’une aura de l’expérience “live” de la musique.

BRUNO SPOERRI/(Zurich/Computer assisted jazz)

Il faut écouter Bruno Spoerri décrire ses trucs: sur scène, entre chacune de ses improvisations semi-automatisées, on découvre l’origine et le mode de jeu des instruments qu’il utilise. Comment contrôler à distance et avec un tact rare les programmes d’informatique musicale et les diverses lutheries acoustiques qui témoignent de son parcours et ses collaborations depuis 1966 avec des ingénieurs et musiciens tâchant de développer les langages, les sources, les rythmes, les timbres et les gestes de la musique. Et si ces descriptions, exposées avec modestie, révèlent la nature avant-gardiste des recherches de Mr Spoerri, c’est aussi la possibilité de conjuguer des techniques parfois anciennes (de vraies plaques de réverberation qu’il apporte sur scène), innovations restées spécialisées (en tant que joueur de jazz de longue date, Spoerri utilise un saxophone midi et donne du souffle à la machine) avec des contraintes de jeu improvisé qui définit son vocabulaire toujours aussi personnel. Son dialogue de jeu avec l’ordinateur pose ce dernier comme un joueur autonome, et traverse les styles du jazz/rock/montage concret en direct, non loin du plunderphonics de John Oswald.

FRANCESCO CAVALIERE/(Italie/Bruiteur d’avatar)

Francesco Cavaliere, publié chez Hundebiss records a entamé une odyssée nommée “Gianco Cielo”, qui parcourt des territoires oniriques où voix, plantes, minéraux depuis le micro jusqu’au macrophonique se métamorphosent. Il utilise un vocabulaire musical varié allant de la synthèse granulaire aux techniques analogiques, et aux archives personnelles. Il a récemment exposé son dernier opus de Gianco Cielo chez Marsèlleria à Milan sous la forme d’une installation, il a aussi collaboré avec Leila Hassan pour une performance son/lumière, “Sea Urching”, appuyant l’aspect environnemental déjà induit par ses bandes sonores. Usant souvent de “virgules” sonores, pouvant rappeler des jingles dans notre environnement quotidien ou l’expression d’actions, de gestes du joueur de jeux vidéo, il a entretenu, lors d’ un projet pour la plateforme japonaise ebm(t), une réflexion sur la façon dont les sons guident les actions du joueur, reconstituent nos gestes dans un environnement physique, et l’incorporation de celui-ci dans une forme de fiction active. Dans la présentation de ce projet, il cite Pier Luiggi Capucci: “l’homme a toujours créé des constructions mentales, apprenant à se distancier d’une réalité physique et d’une expérience concrète et sensible avec le monde, utilisant des artefacts, des modèles qui puissent se substituer à cette relation et la médiatiser”. En cela Francesco Cavaliere questionne la possibilité d’un concert virtuel et rencontre ainsi la problématique du Missing numéro de reconstituer l’aura de l’évènement musical conçu à distance, programmé en amont, pour une musique scénarisée et envisagée dans un média d’immersion totale comme celui de la réalité augmentée, dont on ne sait si l’aspect collectif de l’expérience du concert pour le public, ainsi que l’incarnation de la performance du musicien conservera son importance.

SSALIVA/(Bruxelles/Synthèse glandulaire)

Ssaliva alias François Boulanger, vient de Bruxelles. Il a sorti un album aussi énigmatique que novateur sur le label Ekster, au titre à l’injonction inquiétante: BE ME. Référence possible aux fanatismes et fétichismes passés de l’auditeur à l’égard du musicien, converties aujourd’hui en cloud nerveux autour du narcissisme, sans cesse mis à jour, de la promotion en images spontanées et intimes, sur ses réseaux sociaux. Cependant Saaliva va au delà du reflet de cette esthétique post-internet désabusée qui pose l’utilisateur comme marchandise assumée qui se promeut et se dessine pour émerger hors du flux d’actualité, il permet une immersion fantasmée et dynamique dans un environnement cybernétique total comme en a rêvé Erkki Kurreniemi, où l’abandon du corps individuel ne sera que simple formalité.

LARRY WISH/(Minneapolis/Ghoulardon)

Musicien déversant avec une profusion ininterrompue depuis 2008 des chansons au songwriting pop toujours plus vacillant, Larry Wish use d’orgues lo-fi, de sa voix pitchée, entre rock progressif et new-wave qui suinte le thème de la dégénérescence humaine entamée par le Mongoloid de Devo et poursuivie par le groupe Negativeland. Ses arrangements sur Born Outside my Window paru chez Orange Milk acquièrent une élaboration sans précédent dans son travail, dont le psychédélisme peut se référer aux époques les plus héroïques et techniques du jazz-rock des années 60. Cependant, les choeurs et les mélodies dont use Larry Wish entament la mémoire de ces gloires perdues avec une ironie jubilatoire.

GS SULTAN/(New York/Aléatutoriel)

GS Sultan organise tous ses sons grâce au logiciel Max msp sur les albums AG_Greatesthit (paru sur Umor Rex) en 2014 et Ad Sculpt Tutorial (sur Orange Milk Records) en 2015 et affirme ce procédé dans ses titres aussi évocateurs que des codes captcha pour confirmer le clic humain sur internet “ag_greatesthit_mv.2”, ou au vocabulaire purement technique “further variations in standard tonic”. Pouvant être aussi sec que prolixe dans le dessin de ses sons, il provoque chez l’auditeur des sentiments contradictoires, aussi fasciné que repoussé par l’exploration sous toutes ses facettes d’un agglomérat rythmique, aux faces éclatées, surgissantes et fugitives pour l’oreille. Des sons flous, des sons rugueux, des sons externes, où l’on se sent pourtant progresser et tenir, par curiosité de leur nature, que l’on cherche à capter, excité par le jeu et les possibilités de combinaison. Cette accumulation temporelle n’est ni dialectique, ni gratuite, elle se pose au fur et à mesure comme une architecture novatrice et élaborée. GS SULTAN est également un artiste visuel basé à Brooklyn et à l’origine de l’avatar collectif Brad Grannar .

LES HALLES+MAGNETOPHONIQUE/(Lyon/Voyage en eau profonde)

Les Halles & Magnétophonique, c'est la rencontre sur scène des deux opérateurs et fondateurs de Carpi Records, qui manoeuvre dans le champ des musiques ambient, lo-fi, et expérimentales. Les Halles a récemment publié sur Not Not Fun. Leurs évocations vives d’environnements idylliques et harmonieux, de rivages d’îles sanctuaires intérieures, propices à l’introspection regénératrice, fissureront l’hermétisme des surfaces que nous arpentons chaque jour.

AY GEE TEE/(Londres/Pied détaché)

AygeeTee... Emergeant de vagues d’accords et de circuits imprimés, écumes hybrides, ce producteur crée et arrange des moments de relaxes aventureuses racontées à travers un langage accumulatif qui semble conjurer ce qui se passe quand tout se mélange dans notre tête, tandis que le reste de notre corps garde le contrôle. Entre musiques dance et ambiances triturées, il nous plonge dans l'éther digital et autorise nos oreilles à un houla-hoop avec les écrans de nos machines connectées, où évoluent les chimères plastiques dont rêvent les cyborgs, quand on entre "tropical" dans leurs moteurs de recherche.

PAPERCLIP GALAXY/(Australie/Post-it)

Paperclip Galaxy a sorti un opus remarqué chez le label Squiggle Dot, de l’inénarrable Euglossine, ce producteur prolifique féru de cartoon transgenre mi-pop mi-chien, et surtout dénicheur de projets proteiformes. Paperclip n’hésite pas à céder à des beats ravageurs, hip polyrythmiques ou hop réguliers, auréolés de voix kitches, criardes, suaves, soul, exclamations dynamiques qui viennent ponctuer en cadence, des phrasés mélodiques de steel-drums ensoleillés. Echappé du Jazz fusion et frôlant un ambient new age, de subtiles distorsions viennent caractériser et approfondir ses compositions maîtrisées et joyeuses.

SETH GRAHAM/(Ohio/Choeurs à boutons)

Seth graham incarne le versant minimaliste du label Orange Milk Records, plutôt connu pour ses productions exubérantes. Ses compositions offrent une grande place au silence, haché par les voix d’un choeur au vocoder, désarticulés comme on a pu en entendre chez Holly Herndon, ici dans une nudité haute-définition: chaque détail de l’instrumentation est audible, et le phrasé s’établit en mémorisant la micro-cellule précédente.

KAUMWALD /(Lyon/Contre les paramètres d’usine)

Kaumwald est un duo aussi tactile au ralenti qu’en accéléré, livrant des improvisations déboutonnées sur bande magnétiques, serrant la poigne d’une techno pantalon baissé. Kaumwald oscille sur de fines lignes se rejoignant sur les labels Opal Tapes et in Paradisium, et a joué récemment au BAL à Paris et à l’atelier 210 à Bruxelles, démontrant qu’en fonction des lieux et peut-être de la météo, un set de Kaumwald ne bat jamais à la même fréquence.

TROPA MACACA/(Lisbonne/Korg à linge)

Tropa Macaca est un duo composé d'André Abel et de Joana da Conceição. Depuis dix ans leurs compositions ou improvisations explorent des musiques synthétiques à la sensation visqueuse et aux lignes de fuites irrationnelles. Invoquant quelque chose comme le sentiment de ne plus tout à fait se souvenir, entre ce qui relève d'une vague sensation fossile refaisant surface lors d'une balade le long de la côte et ce qui relève de souvenirs dont les preuves nous apparaissent comme sortir d'un rêve, leur travail est un défi à la logique. Une claustrophilie dans les grands espaces : en jouant des repères, un peu comme on joue au volley ou à la belote avec des îles mentales en lieu et place des cartes et de la balle, retrouver un équilibre dans l'incertain.

TAV EXOTIC/(Bruxelles/psych-idyllique)

Sorciers cosmiques aux commandes d’une ribambelle de machines, les bruxellois d’adoption Ernesto Gonzalez (Bear Bones Lay Low) et Michael Crabbé (Weird Dust), soit Tav Exotic, inviteront chacune des parties de nos corps à rejoindre la danse. Ondes psycho-actives, rythmes enchanteurs, transe envoûtante, leurs productions apparaissent sur Stenze Quo, Lexi Disques ou encore leur propre label Sea True.

LOTO RETINA/(Rennes/des samples animés)

Loto Retina use de samples issus de sources acoustiques, amoncelés de façon hasardeuse, aveugle, manipulés sur ordinateur par des effets, transposés, inversés… Il attend de suffisamment modeler ces sons afin de les extraire et pouvoir les placer, plan par plan, dans un paysage sonore imaginaire. Ce paysage est bâti de boucles vacillantes, de substances liquides vibratoires dans un silence flottant. Après avoir récolté et façonné un répertoire de sons incluant boucles, textures, kicks, basses, échantillons, la construction de ses morceaux repose sur l'organisation temporelle de ces sons en y décelant des harmonies, une possible interaction, combinaison entre ces sons, développant des sentiments: archipel sonore versatile, que l’on explore avec hostilité ou tendresse.

GRAAL+SACRIFICE SEUL+PDT/(Paris/Continent Cave)

Sacrifice Seul développe un projet d'improvisation live sans durée définie, une techno garage née dans une cave humide. C'est la rencontre d'un bazar électronique et d'un fer à souder. Il collabore avec la chorégraphe Maguy Marin en tant que compositeur (musique de BiT) et interprète (dans Umwelt). Graal codirige le label Le Cabanon Records et coproduit les concerts Venin. Ses sets sont un métissage entre musiques traditionnelles, expérimentations et musiques de danse. Il créé une masse sonore hybride, fragile et puissante, improvisée en fonction de son lieu de diffusion. PDT codirige le label Le Cabanon Records. Pour ce live, il diffusion en temps réel des images et des vidéos générées par les mouvements du public et de la scène. Pour le festival, ils performent ensemble en mêlant machines, disques et vidéo, offrant une expérience audiovisuelle singulière.

COSI E COSI/(ambient parlé-chanté)

Cosi e cosi est le projet de Vincent Ferrari, venant de Montréal, il incarne la dérive narcissique d’un avatar, qui semble mu par une haine envers le texte: le texte posé comme le centre de la musique, qui force à se dire, à déverser, à exprimer, comme la figure devient le centre du paysage, et l’idole le héros d’un public. Il se bat contre le banc du texte et du public, pour se défendre de sa présence, utilisant les armes d’un r’n’b sentimental, qui ne grade que les motifs rythmiques et les basses, exaltés et crus, brouillés, dégénérés, par la saturation.

CHAMBRY/(Rennes/Hip-hop caché dans la forêt)

Chambry proposera une performance entre musique et poésie sonore, où des échanges fragiles s'établiront entre des talkies et des répondeurs téléphoniques. On pourra y entendre des voix issues d'échanges ou de sauvegardes sonores accumulées par le musicien, non loin de l’étude des répondeurs de Michèle Bokanovski dans sa pièce de 1988 “Phone variations”. Le téléphone, ce cordon ombilical au cinéma selon Michel Chion, présence absente, objet de l’attente, qui nous lie, suspendus à la réponse de l’autre. Moins lyriques, le lot de standards téléphoniques, voix automatisées, musiques compressées et criardes qui hantent les lignes et nous laissent muets. Chambry vient d’une musique hip-hop érodée par la bande, qui ne dissimule pas sa nostalgie et explore pourtant des procédés instrumentaux et temporels inédits (comme une performance perchée dans un arbre ou l’on écoutait le jeu de gouttes qu’il versait changer la hauteur du son amplifié par des jarres) Il tentera ce dispositif pour la première fois lors du Missing Numéro.

EARLY HOLOGRAPHY/(Paris/Nunchakus au bout des doigts)

Early Holography est un jeune artiste visuel et musicien à l’origine du collectif Velour qui a réalisé totalement sa conversion entre l’analogique et le numérique. Il compose des pistes scindées aussi vivement qu’un algorithme d’échantillonage qui oublierait aléatoirement de reproduire le signal, confondant dans sa course à l’écriture une collection d’informations d’origines multiples, en constante accrétion et désagrégation. Le travail du relief chez Early Holography stimule l’acuité de l’auditeur, il engage une objectivité de l’écoute des textures, exacerbe sa physicalité, proche d’une architecture cinétique de l’audition, où le rythme plus qu’un cycle ou une métrique, se focalise sur la masse et le mouvement du son.

IPPON DIRECT/(Nice/Fans de -kinder- country)

Ippon Direct est membre du collectif Outreglot, organisateurs du festival. L’art de la valorisation des déchets (vocaux, samplés) n’a pas de secret pour Ippon. Ensemble d’éructuations à dimensions friables, les délicates improvisations de chants traditionnels mexicains de Victoria Pacheco sous des litres de delay jurent plaisamment avec les coups du Sampler de Baptiste le Chapelain, les synthétiseurs artisanaux de Remi Riault, la bassesse maligne du clavier de Baptiste Audousset et l’étendard digital des boucles de Cham Lord. Une musique guerrière, grouillant de glitchs sur CD et de gémissements de flûtes.

Sourdure (Lyon/Spécialité de partout)

Ernest Bergez, alias Sourdure, oeuvre à travers des formations aux sons composites comme Kaumwald ou Tanz Mein Herz et participe au collectif Si qui anime des temps autour d'une pratique active de l'écoute à Lyon. Avec Sourdure se trouve l'expression d'un mélange inhabituel entre musique traditionelle auvergnate et dérive électronique expérimentale. S'ouvre alors une bulle battue par les vents et les danses où chacun peut arriver par les canaux qu'il-elle souhaite pour faire l'expérience de cette architecture singulière. "La voix "porte", le violon "tire", l'électronique "entoure" et la podorythmie (rythme battu aux pieds) fait avancer le tout dans un mouvement hypnotique. Fiction sonore biscornue, chanson à potentiel polysémique, en français ou en occitan, chaque morceau est une enclave autonome, dotée de son microclimat émotionnel propre."